Réflexions autour du thème

Analyse du phénomène des rites d’agrégation étudiants #03


En nous penchant sur les exercices initiatiques, nous devons nous rendre compte qu’ils existent pour nous permettre de nous ajuster à nous-mêmes. En favorisant la prise en charge de notre part personnelle délaissée. Dans nos sociétés occidentales, il s’agit la plupart du temps d’une exacerbation de l’aspect masculin au détriment de l’aspect féminin. En ramenant à l’équilibre ces deux aspects de notre personnalité, nous nous garantissons une stabilité émotionnelle.

Si nous abordons les actes des étudiants au cœur de leurs rites, nous devons leur accorder au moins l’a priori de les reconnaître véhicules d’une initiation, sous peine de passer à côté des enjeux dont ils sont dépositaires.

1608 – Depositionsszene aus Jakob van der Heyden, Speculum Cornelianum – Strasbourg

Dès lors, et sous cet angle, la violence des bizutages peut se percevoir comme rituelle. Selon Karfield Graf Dürkheim, le mot « initiation » vient du latin « initiare » qui signifierait « montrer la voie conduisant aux profondeurs secrètes ».  Ainsi, selon ce psychothérapeute, l’initiation peut être thérapeutique. En combattant les névroses elle permet à l’humain dese libérer « des forces profondément refoulées en lui grâce à une prise de conscience de leur existence ».En sortant le néophyte de sa zone de confort, le baptême  le place face à ses propres contradictions,dont il n’avait pas conscience. Si d’un côté cela se révèle éprouvant physiquement autant que psychiquement, le hiatus lui permet aussi de se confronter à l’altérité, et de parvenir à travailler tous ensemble.  Cela confirme l’hypothèse émise quant au fait que le rite d’agrégation est un soin.

Les rites étudiants tendent à la cohésion de groupe et au dépassement de soi. Graf Dürkheim nous enseigne que « ce sont les expériences qui révèlent à l’homme qu’il possède des forces d’une envergure qui lui permet de sortir des limites de la vie ordinaire et dépasse son mode d’appréhension rationnel. (…)». C’est exactement l’effet recherché par le concept de « dépassement de soi ». Au terme du rituel, le nouveau ne se serait jamais cru en capacité d’accomplir ce qu’il vient de réaliser. Les mécanismes mis en mouvement par l’initiation participent déjà à l’assouvissement des besoins d’estime et d’accomplissement personnel.

Bizutage carabin vers 1990, Caen

Le thérapeute poursuit par « (…) Ce sont des expériences susceptibles de saisir, d’ébranler l’homme au plus profond de son être et de le transformer.Ce sont des moments où il éprouve des sentiments qui ne sont pas l’exacerbation de sentiments naturels, quelque chose comme une force suprême de sa notion du beau, du vrai, du bon, mais ce sont des sentiments fondamentalement différents,de caractère nouménal. Lorsqu’ils atteignent une intensité extrême, ils représentent  des instants privilégiés au cours desquels l’homme parvient au sommet de ses possibilités intérieures. ».Nous entrons alors dans une dimension transcendantale délivrée par une expérience intérieure très profonde.

Toutefois, et là se place à mon sens le nœud du conflit entre pro et anti rites des étudiants, il devient compliqué dans une société où l’on recherche le risque zéro, d’assumer les dangers d’une brutalité physique comme psychique, fût-ce à titre thérapeutique. D’autant que les meneurs ne sont pas toujours formés de manière optimale à ces pratiques. N’oublions pas que jusqu’à la Renaissance, c’était l’université qui gérait les initiations en nommant « depositor »un bedeau. A notre époque, les universités reviennent  sur ce point en voulant placer les rites sous surveillance, mais sans assumer la charge pour autant. On demande à des personnes extérieures (telles monsieur Étienne Samson délégué des C.E.M.E.A. auprès de l’université de Caen) de former les étudiants à une ritualité respectueuse d’autrui,sans tenir compte des enjeux rituels. Si les rites étudiants sont une réminiscence d’un culte à Mystères, que l’on peut comparer à ceux de la période helléniste classique, nous devons donc en conclure qu’à l’image de cette civilisation, le rite étudiant serait une société froide. Cela se confirme par l’absence d’une histoire de ces pratiques jusqu’à notre époque. Si la sensibilité des jeunes est prise en compte depuis les années 1970 par l’état, les sciences humaines, et la communauté occidentale, il faut autant mettre l’accent sur la volonté d’annihiler les pratiques initiatiques étudiantes de nos jours. Il s’agit d’une violence rare produite envers les croyances d’une communauté, et les dénonciations systématiques à tort ou à raison dans la presse démontrent une réelle volonté de stigmatisation des dépositaires de ces rites.

Pour aller plus loin : 1977, Karfield Graf Dürkheim, exercices initiatiques dans la psychothérapie, Le courrier du livre, ISBN 2-7029-0049-6

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